Ces nouvelles invitent chacune et chacun à réfléchir en douceur
aux grandes questions de la vie.
Chemins de traverse
Des chemins tissés de l’étoffe des rêves et de la réalité…
Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière. Victor Hugo
Chemins de traverse, chemins intérieurs, chemins de vie…Des histoires, des contes et des personnages en quête de sens, de silence et de solitude. Des êtres humains qui se posent des questions existentielles et se mettent en route pour trouver des réponses..
Avril 2016 – 194 pages/12 contes et récits
ISBN : 978-2-9700942-5-8
Prix 25 CHF eBook 3.99 €
Le chemin - Extrait
Lecteur audioLa vérité c’est qui simplifie le monde et non ce qui crée le chaos.
St Exupéry
Comment philosopher à travers les contes?
Une révélation au bout d’un chemin ; un homme obsédé par le temps ; un étrange visiteur ; un Grand Rêve dans lequel apparaît l’immémorial visage du monde ; une femme arbre ; deux marcheurs qui s’interrogent sur la mort, la vie et l’amour. Autant de quêtes qui mènent à la même source…
« Comment philosopher en profondeur à travers des contes? Catherine Gaillard-Sarron excelle en cet art fort rare. Car elle a compris qu’une des meilleures manières d’apprendre à penser passe par le caractère pédagogique de la création fictive. En cela, elle rejoint le génial Voltaire qui, dans Candide ou Zadig, a brillé dans le genre.
J’invite lectrices et lecteurs à découvrir ces récits où des chemins de vie, des chemins insolites, surprenants parfois, se dévoilent à travers des personnages très vivants. Comme ce John en quête de son temps intérieur aux dimensions infinies (« Le grand Horloger ») ou ce couple de marcheurs qui dialoguent sur l’amour en quête de son éternité possible ((« Les marcheurs »). Le plus étonnant parmi ces contes est sans doute « Le Grand Rêve » où une grand-mère initie sa petite fille à la découverte des vertus trop oubliées de la féminité proposée comme matrice originelle de tout amour humain. A l’heure où il y a encore tant à faire pour donner toute sa place au rôle de la femme dans nos sociétés, ce conte est porteur d’un message prophétique. Ce recueil à lire avec une curiosité vive et sans modération.
François Gachoud, philosophe le 12.3.17
Musicomane
La musique donne des ailes à la pensée. Platon
Il fait nuit. Il fait froid. Dans la limaille du petit matin, Annick se rend à son travail. Sur le parking, sa voiture est couverte de buée. L’automne s’installe. Des bandes vaporeuses flottent sur la plaine. Elle frissonne, remonte son col. Sa veste est trop légère, trop courte. La nostalgie de l’été l’étreint. L’air vif la pénètre, la glace, fige ses pensées qui tournent au ralenti. Son cœur se serre. Annick monte dans le véhicule, met le moteur en marche. Il ronronne, rassurant. Elle allume les phares, enclenche le chauffage. Les essuie-glaces crissent sur le pare-brise. Lancinants derrière les vitres embuées, ils vont et viennent, révélant la grisaille d’un matin sans soleil.
Annick démarre, se dirige vers l’autoroute, serpent jaune et rouge qui sinue dans la brume. Assourdie par le bruit du chauffage, elle roule sans réfléchir, la tête vide, le cœur froid, s’arrachant pour quelques heures à son foyer douillet.
Dans l’habitacle réchauffé, une douce tiédeur l’envahit. Le feu passe au rouge. Elle met la radio. Un insupportable flot sonore se déverse aussitôt dans ses oreilles. Agressée dans son intimité matinale, Annick grimace sous l’assaut et l’éteint d’un geste brusque. Le silence revient mais, comme en suspension dans l’air, les échos stressants vibrent encore dans sa tête. Elle attend, se calme. Elle attrape un CD : son préféré. Celui qu’elle écoute sans jamais se lasser. Celui qui lui est devenu si intime, si personnel qu’elle n’ose plus l’écouter en présence des autres. De crainte qu’ils ne devinent ses rêves. De crainte qu’ils ne la percent à jour, qu’elle devienne transparente, nue, vulnérable !
Annick respire. Se détend.
Cette musique-là lui appartient. Corps et âme. Un jour, elle l’a entendue. Et elle l’a aimée. Immédiatement. Inconditionnellement. Cette musique s’est imposée à elle, l’a traversée de sa fulgurance, lui révélant, au travers d’un autre, une part ignorée d’elle-même. Cette musique était déjà en elle, faisait partie d’elle – fragment oublié ou perdu qui avait resurgi par hasard et dessinait plus précisément les contours de son âme en recherche. Depuis, elle vibrait au cœur de ses fibres et de ses cellules à chaque écoute et l’animait d’une énergie mystérieuse et vivifiante.
Dans un déclic l’appareil avale le CD et la musique se répand dans la voiture. Flux mélodieux, vital, qui pénètre sa tête et son corps et l’emporte loin de ce morne matin. Sur la route embrumée son véhicule devient auditorium, espace atemporel, intime et privé où les notes du piano s’écoulent, douces, caressantes sur son esprit apaisé. Les accords pénètrent son cœur, l’ouvrent, le réconfortent, le régénèrent. Incroyable massage musical et émotionnel qui opère sur son âme lasse, une relaxation intense et bienfaisante. Les notes agissent en profondeur, dénouent ses pensées, fluidifient ses idées. Son corps est là, ses mains tiennent le volant, mais son esprit, délivré, plane. Il vole ! Au-delà des contraintes. Au-delà des servitudes. Libre !
Magie de la musique qui embellit sa vie, se passe des mots ; l’emporte dans son émotion, son paradis.
Pam pam pam. Elle s’y dissout. Pam pam pam… Elle n’est plus. Pam pam pam. Plus que sons. Pam pam…
Soudain, cyclone radiophonique dévastateur, des trombes de notes tonitruantes déferlent dans son univers et fracassent l’harmonie, pulvérisant ses rêves, la ramenant brutalement à la réalité.
Comme chaque matin, à la même heure, au même endroit, le disque est éjecté et le charme rompu. Secouée par l’irruption de la radio dans la voiture comme par une décharge électrique, Annick tremble sur son siège. Le regard angoissé, le ventre noué, elle fixe tour à tour le CD et l’entreprise où elle travaille. Dans son esprit écorché, le manque, douloureux, implacable, se manifeste déjà.
Il est sept heures trente du matin, tiendra-t-elle jusqu’à midi ?
Le chemin
Car mon chemin n’a pas de début et pas de fin non plus. Le départ est en moi et la fin l’est aussi.
Il n’a pas de début et pas de fin non plus.
Il est pareil au Chemin Vert ou va buissonner la Venoge.
Il apparaît puis disparaît, réel et irréel, ondoyant sous mes pas, tout entier dans mon cœur.
Il commence là où je le souhaite : là où je « l’empreinte ».
Certes, il est à tout le monde mais au fil du temps je me le suis approprié.
Je l’ai fait mien et il m’appartient… le chemin.
Comme tout chemin, le mien a deux directions mais, allez savoir pourquoi, j’entreprends toujours mes promenades en m’engageant à droite.
Est-ce sa pente douce qui m’évite tout effort — m’invite à la paresse, s’incline avec grâce devant le paysage et m’offre la ville sur un plateau ?
Ou est-ce plutôt le ravissement perpétuel de contempler au loin les montagnes qui se découpent en dentelle sur le ciel turquoise ?
Je ne saurais le dire !
Toujours est-il que pour rien au monde, je ne manquerais cet instant de grâce où, avec bonheur et les yeux tournés vers l’horizon, je me recueille rituellement sur le muret qui longe son tracé.
Le temps d’apprécier le chaud contact des pierres gorgées de soleil, d’emplir mes yeux et mon cœur de ce tableau de lumière et déjà mes pieds impatients me tirent en avant sur le chemin.
À cet endroit, pareil à un arc verdoyant, les noisetiers et les frênes le coiffent de leurs ramures et l’accompagnent jusqu’au tournant où il remonte brusquement.
Là, il s’élargit un peu et devient caillouteux. En son mitan une ligne de verdure clairsemée court entre deux ornières. Ombré par un bois de feuillus et bordé d’une clairière où surgissent parfois des chevreuils, mon chemin se fait poème et rejoint mes sentiers intérieurs.
Bucolique et champêtre à souhait, je l’arpente d’une foulée souple et allègre. En dépit de sa déclivité, mon rythme reste mesuré alors même que mes pensées, libres et débridées, battent la campagne devant moi.
Puis, tel un enfant ensommeillé, il émerge soudain de cette enclave pastorale ombragée et se met à courir entre les champs de maïs et les vergers.
Il se hâte, comme attiré par les rires des enfants et déroule son lacet blanc le long de l’école et du stade à la pelouse éclatante.
Et je le suis, les sens en éveil, le cœur et l’âme en fête, à l’affût de tout ce qu’il offre à mon regard insatiable.
Il m’entraîne sur sa surface qui poudroie au soleil et se met à sinuer au milieu de la campagne.
Mon chemin n’est pas pressé. Ce n’est pas une artère principale mais un petit vaisseau sur lequel je me laisse emporter. Ensemble nous voguons sur le canal de la tranquillité loin des foules et des routes bruyantes. Nous voyageons, sur le fluide du temps, voile au vent et en communion avec les éléments.
Oh oui, il prend son temps mon chemin. Il ondule, serpente, disparaît entre les monticules émeraude et les buttes fleuries.
Il joue à cache-cache avec les gibbosités, les tertres, les éminences et les mamelons verdoyants.
Ce n’est pas un grand chemin où l’on vole et dépouille le passant, non ! C’est un sentier modeste qui fleure bon la nature, au tracé parfois indécis qui s’égare parmi les champs et se perd dans les futaies.
Une sente où s’aventurent le poète et les biches ; où l’on pêche l’instant à grands coups de moulinet, où l’on collectionne les images et les paysages, où l’on récolte la rosée de la vie sur les bords du présent.
C’est une piste merveilleuse où l’étonnement et le sublime se cueillent au détour d’une traverse ; un chemin de fortune où, semblable à Midas, le moindre des regards se transforme en trésor ; où la seule réalité que l’on détrousse est le néant de son éternité !
C’est un tout petit chemin, un layon aux senteurs de pives, un lé minuscule qui fait naître dans mon esprit les plus grands voyages. Qui m’emmène tout autour de la terre et me ravit sans cesse le cœur.
Il a sa source en mon âme et va son petit bonhomme de chemin. Inlassablement, il porte mes pas au devant du lac et des montagnes, du ciel et de la terre. Par leur contemplation, il m’ouvre les yeux sur la beauté qui m’entoure et renforce ma conscience au monde..
Texte paru dans l’ouvrage commun « La Venoge côté coeur » Ed Publi-Libris 2004 – Prix Prose poétique Montmélian 2007
Je recommande vivement la découverte et la lecture des œuvres de Catherine. Elle est avant tout une observatrice rare non seulement des comportements humains en lesquels nous nous reconnaissons, mais aussi une poétesse et une conteuse qui excelle dans la composition de ses recueils en vers et, pour ce qui est des contes, des nouvelles, une analyste profonde du cœur humain en ses dimensions sensibles, affectives et surtout spirituelles.
Son recueil paru en avril 2016 Sous le titre « CHEMINS DE TRAVERSE » est à mon sens une réussite unique: ses descriptions et méditations sur le temps, sur l’amour, sur la mort, sur le rôle central du féminin donateur de vie, sur notre aspiration à la présence de l’Esprit sont des modèles d’écriture et de sagesse à relire et méditer à notre tour. »
Billet du 12.12.16